Une PME suisse qui lance un projet d'IA se trouve dans une situation inconfortable. Aucune loi nationale ne lui dit ce qu'elle doit faire, et il n'y en aura vraisemblablement pas avant 2028. Pendant ce temps, l'AI Act européen produit déjà des effets sur elle si elle exporte. Cette absence de cadre national n'est pas une zone de liberté, c'est un renvoi vers d'autres textes qu'il faut identifier soi-même.

Pas de loi suisse sur l'IA, et une décision assumée

La Suisse ne dispose d'aucune législation générale spécifique à l'intelligence artificielle. Ce n'est pas un retard, c'est un choix. Le 12 février 2025, le Conseil fédéral a arrêté une décision de principe articulée autour de trois orientations : ratifier la Convention du Conseil de l'Europe sur l'IA, procéder par ajustements sectoriels ponctuels du droit en vigueur plutôt que par un règlement horizontal du type européen, et compléter le dispositif par des mesures non contraignantes, autorégulation sectorielle, lignes directrices et bonnes pratiques.

Trois objectifs sont affichés : renforcer la Suisse comme pôle d'innovation, protéger les droits fondamentaux, et consolider la confiance de la population dans l'IA. La Suisse a signé la Convention le 27 mars 2025, à Strasbourg, après y avoir contribué de manière déterminante lors de son élaboration.

Le calendrier réel : rien avant 2028

Le Département fédéral de justice et police doit livrer d'ici fin 2026 un avant-projet destiné à la consultation externe, élaboré avec le DETEC, le DFAE et les autres services concernés. Ce texte portera principalement sur la transparence, la protection des données, la non-discrimination et la surveillance. Un message du Conseil fédéral au Parlement est attendu en 2027. Une entrée en vigueur avant 2028 paraît peu réaliste.

Le DETEC est chargé en parallèle d'un plan de mise en oeuvre des mesures non contraignantes, également pour fin 2026. Les pistes évoquées lors du comité consultatif Suisse numérique de février 2026 portent sur des déclarations d'engagement volontaire par secteur, des codes de déontologie et des normes.

Autrement dit, une entreprise qui déploie un système d'IA aujourd'hui le fait sous un régime qui n'existe pas encore, et qui la rattrapera dans deux ou trois ans. Concevoir dès maintenant une architecture traçable et auditable coûte beaucoup moins cher que de la reprendre après coup.

Ce qui s'applique en attendant

Le vide n'est qu'apparent. Plusieurs corpus s'appliquent déjà.

  • La nLPD. La loi fédérale révisée sur la protection des données encadre tout traitement de données personnelles, y compris celles qui alimentent un modèle ou un index documentaire.
  • Le droit sectoriel. La FINMA pour les acteurs financiers, Swissmedic pour les dispositifs médicaux et les produits thérapeutiques, l'OFCOM sur les aspects de communication. Ces autorités ont leurs propres exigences, et elles n'ont pas attendu une loi sur l'IA.
  • Le droit des obligations et le droit antidiscriminatoire, qui s'appliquent indépendamment de la technologie employée.
  • L'AI Act européen, par ricochet. Le règlement a une portée extraterritoriale. Une entreprise suisse qui met un système d'IA sur le marché de l'Union, ou dont les résultats sont utilisés dans l'Union, entre dans son champ d'application. Beaucoup d'entreprises suisses exportatrices sont donc soumises au droit européen de l'IA avant l'existence d'un droit suisse.
« Une entreprise suisse exportatrice se conforme à l'AI Act européen aujourd'hui, et se conformera au droit suisse en 2028. L'ordre est contre-intuitif, mais c'est celui-là. »

La question du transfert de données, spécifique à la Suisse

Voici le point où la situation suisse diffère nettement de la situation française ou belge. La Suisse n'est ni membre de l'Union européenne, ni de l'Espace économique européen. Héberger des données personnelles chez un fournisseur de cloud européen constitue donc une communication de données à l'étranger au sens de la nLPD, à documenter et à justifier, même quand la destination est réputée offrir une protection adéquate.

Cette contrainte administrative se double d'un enjeu concret dans les environnements réglementés. Un dossier FINMA ou Swissmedic se défend plus facilement lorsque les données ne quittent pas le territoire, et pas seulement lorsque leur sortie est encadrée.

Un déploiement souverain on-premise, sur l'infrastructure de l'entreprise et en Suisse, ne gère pas la question du transfert transfrontière : il la supprime. Pour un assistant documentaire interrogeant des contrats, des dossiers clients ou des procédures qualité, c'est souvent la voie la plus courte vers un dossier de conformité tenable.

Financer l'amorçage : le chèque d'innovation Innosuisse

L'instrument d'entrée du système suisse est le chèque d'innovation d'Innosuisse, l'agence fédérale pour l'encouragement de l'innovation. Il finance jusqu'à 15 000 francs de prestations pour une étude préliminaire ou de faisabilité, montant versé intégralement au partenaire de recherche.

Les conditions sont simples mais fermes. L'organisation doit compter moins de 250 équivalents plein temps, effectif du groupe compris s'il y a groupe, et avoir son siège en Suisse. Le projet doit présenter un caractère technologique et non purement commercial. Surtout, un établissement de recherche suisse partenaire doit être identifié avant le dépôt de la demande, ce qui constitue en pratique le principal obstacle pour une PME sans lien académique préexistant. L'étude doit être menée en six mois, suivie d'un rapport final.

Au-delà de cette phase d'amorçage, les projets d'innovation Innosuisse menés avec un partenaire de recherche prennent le relais pour des développements de plus grande ampleur, et les cantons proposent leurs propres dispositifs. Les aides suisses sont cumulables à condition de ne pas financer deux fois la même dépense.

Ce que ces dispositifs ne couvrent pas

Le chèque d'innovation finance une étude de faisabilité menée par un laboratoire. Il ne finance ni l'ingestion de vos documents, ni l'intégration au système d'information, ni la mise en place de la traçabilité, ni la formation des équipes. Comme pour les dispositifs français, l'essentiel du coût réel se situe dans la mise en oeuvre, et c'est la partie la moins couverte. Notre analyse du coût d'un projet RAG détaille ces postes.

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Questions fréquentes

La Suisse a-t-elle une loi sur l'IA ?
Non. Le Conseil fédéral a choisi en février 2025 une approche sectorielle et technologiquement neutre, adossée à la Convention du Conseil de l'Europe, plutôt qu'un règlement horizontal du type AI Act.

Quand une réglementation entrera-t-elle en vigueur ?
Avant-projet en consultation d'ici fin 2026, message au Parlement attendu en 2027, entrée en vigueur pas avant 2028.

L'AI Act européen me concerne-t-il ?
Oui, si vous mettez un système d'IA sur le marché de l'Union ou si ses résultats y sont utilisés. Sa portée extraterritoriale atteint les entreprises suisses exportatrices.

Quel financement pour démarrer ?
Le chèque d'innovation Innosuisse, jusqu'à 15 000 francs versés au partenaire de recherche, pour une étude préliminaire de six mois. Moins de 250 équivalents plein temps, siège en Suisse, partenaire académique suisse identifié avant le dépôt.

Faut-il héberger en Suisse ?
Ce n'est pas une obligation, mais un hébergement hors de Suisse constitue une communication à l'étranger au sens de la nLPD, à documenter. Un déploiement on-premise supprime la question.

Aller plus loin

Pour l'architecture d'un déploiement maîtrisé, notre guide du RAG souverain on-premise. Pour les environnements FINMA et Swissmedic, notre article sur le RAG en secteur réglementé. Pour cadrer un budget, notre analyse du coût d'un projet RAG.

Cet article présente un état des lieux au 4 septembre 2026 et ne constitue pas un avis juridique. Les montants, taux et calendriers évoluent : vérifiez les conditions en vigueur auprès d'Innosuisse et des autorités compétentes avant tout engagement.

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